Texte de soutien de Patrick Chignol

Il y bien longtemps, je pris part à une conservation où il était question des injustices scolaires que nous avions vécues et subies enfants. Quelqu’un me confia à ce propos une anecdote qui m’a marqué suffisamment pour perdurer dans ma mémoire depuis lors. Le jeune garçon qu’il était s’était vu imposer, comme au restant de sa classe, une dissertation sur le proverbe “ Boule qui roule n’amasse pas mousse. ”. Il avait développé consciencieusement son sujet autour de l’idée que le fait de voyager sans cesse, de se remettre en question régulièrement en cultivant une mobilité physique et psychique, évitait d'amonceler routines, a priori, et autres poncifs et clichés. Il fut passablement déçu et contrit quand il reçut pour fruit de son labeur la note de zéro avec pour annotation lapidaire : “ Hors sujet ”. Que l’enseignant coupable d’un tel jugement était donc dans l’erreur ! Il était passé à côté d’une véritable perle de sagesse enfantine pour n’y voir qu’un écart impardonnable avec le sens premier, condamnant pour hérésie cette relecture par incompatibilité avec la “ mousse ” qu’il avait lui-même amassée. A mon sens, ce décodage original du proverbe illustre parfaitement le bien-fondé de la démarche des éducateurs voyageurs. Pour avoir moi-même été confronté professionnellement pendant plus de quinze ans à des jeunes en difficulté placés en institutions éducatives, j’ai reconnu le plus souvent dans leurs problématiques, non pas un mythique vice caché, mais bien le résultat d’une accumulation d’idées fausses, de raccourcis axiologiques bancals, de représentations altérées, glanée tout au long d’une courte vie pourtant déjà gauchie pour diverses raisons. Le travail éducatif me paraît alors de d’abord entamer cette gangue absurde, cette mousse tenace, avant de pouvoir atteindre dans toute son humanité l’individu, spécifique et universel tout à la fois. Le pouvoir érosif du voyage confère à ce dernier la faculté d’amorcer ce travail d’usure salutaire ; la parole indispensable pour cicatriser, celle donnée comme celle recueillie, pourra de cette manière trouver l’ouverture où se glisser, comme Thierry Trontin l’a si bien mis en évidence dans ses ouvrages. Bien sûr, dans une époque de crise économique, le coût de la méthode fait frémir les agents comptables mais combien coûtera à la société le délinquant multirécidiviste chevronné que deviendra l’adolescent englué d’aujourd’hui, laissé dans l’ornière ? Et je ne parle pas seulement de coût financier, bien évidemment. Il faut abandonner derrière nous la croyance erronée qui veut que toutes les problématiques éducatives puissent être abordées de la même manière, avec une économie de moyen. Certains jeunes ne peuvent être touchés par l’ordinaire, la gangue est trop dure, la mousse trop tassée pour se détacher au premier contact bienveillant et une attention simple. Pour cela, il faut nécessairement l’extraordinaire et des hommes et des femmes qui puissent le faire advenir. Voilà avant tout pourquoi j’apporte mon soutien au travail irremplaçable des éducateurs voyageurs.

Patrick Chignol, Formateur, Docteur en Sciences de l’Education, Lyon 2


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